Divertissement · The Voice
The Voice France : six mois de production pour deux heures de direct
Tournage à La Plaine Saint-Denis, public recruté gratuitement, fauteuils rouges qui cassent, aucun retake : ce que voit vraiment un téléspectateur de The Voice, et ce que TF1 ne lui dit pas.
Neuf soirées d’Auditions à l’aveugle, deux étapes intermédiaires, deux primes en direct : chaque samedi soir de printemps, des millions de téléspectateurs regardent des inconnus chanter face à des fauteuils rouges. Ce qu’ils voient a été tourné trois mois plus tôt dans un grand plateau à La Plaine Saint-Denis, devant un public recruté gratuitement par une agence événementielle. Et même la finale en direct, TF1 l’a déjà négociée autrement deux fois quand un coach avait un concert le soir même.
Six mois de tournage, deux directs
Les Auditions à l’aveugle sont tournées en octobre-novembre, entre trois et trois mois et demi avant la diffusion. Les Groupes (étape introduite en saison 14) et les Battles s’enchaînent entre décembre et février, toujours aux Studios du Lendit, devant public mais en différé. Le tournage mord largement sur la fenêtre de diffusion : pendant que TF1 montre les Auditions, la production enchaîne déjà les étapes suivantes, comme l’a documenté le reportage de VL-Média sur le plateau de la saison 15.
Seules deux soirées sont diffusées en direct : la demi-finale et la finale. Les premières années alignaient quatre à six primes en direct. Depuis 2025, TF1 a ramassé son format à deux directs en clôture, et concentre tout l’enjeu sur ces deux soirées.
- Tournage Blinds
- Tournage Groupes + Battles, et épisodes enregistrés diffusés
- Demi-finale (direct)
- Finale (direct)
Le tournage et la diffusion se chevauchent : pendant que TF1 envoie les Blinds à l'antenne, les équipes tournent déjà les Battles. Sur dix-neuf épisodes, seuls la demi-finale et la finale sont en direct.
Une journée au plateau L1 des Studios du Lendit
Les Auditions à l’aveugle, les Groupes et les Battles sont tournés au plateau L1 des Studios du Lendit, 32 rue Proudhon à La Plaine Saint-Denis. Inauguré en décembre 2010, le L1 peut accueillir 900 spectateurs. Le même plateau accueille à tour de rôle Star Academy, Mask Singer, Danse avec les Stars, le plateau de Koh-Lanta ou le Téléthon.
Une journée de tournage des Auditions à l’aveugle suit un planning resserré : 22 talents inscrits, environ quatre à cinq heures effectives devant public, en général une heure de retard sur le programme initial parce que les débriefs des coachs traînent en longueur. Pas de retake : si un talent oublie ses paroles, la prise est conservée en l’état. « Si vous oubliez une phrase, vous serez le seul à le savoir. Ne doutez pas », explique Pascal Guix, directeur artistique du programme. Pas de prompteur non plus : « Les talents doivent apprendre leurs chansons par cœur. » La durée moyenne d’un blind tient en environ deux minutes.
Treize à quatorze caméras couvrent les Blinds et les Battles, contre une seizaine sur les directs au Studio 217. Une steadycam accompagne chaque entrée de candidat. Pendant la performance, le réalisateur Tristan Carné se concentre sur les réactions des coachs, leurs micro-hésitations, le geste pour ne pas appuyer ou pour appuyer trop tard. La réalisation est partagée entre Tristan Carné, Franck Broqua et Didier Froehly.
Les fauteuils rouges fonctionnent sur un mécanisme simple, buzzer sur l’accoudoir, déclenchement immédiat de la rotation, écran tactile au dossier qui affiche le nom du coach. Le constructeur exact n’est pas documenté en source française grand public. Les défaillances, en revanche, le sont : Vianney a bloqué ou cassé le sien deux fois, en 2021 et en 2023, le tournage du 15 mars 2021 ayant été interrompu pour intervention technique. Anecdote de plateau rapportée par Pascal Guix : à un moment où Mika a involontairement traversé une zone interdite, la production a couvert les talents en attente avec des couvertures pour les soustraire à sa vue.
Le public, lui, est recruté gratuitement par l’Agence Cassandra, partenaire historique des grandes émissions de TF1, avec un tirage au sort sur emissions-tv.com ou Acces-public.com. Aucun paiement n’est demandé, aucun spectateur n’est rémunéré (les enfants de moins de 10 ans ne sont pas admis). En saison 15, 78 % des chansons interprétées sur le jour de tournage observé par VL-Média étaient des inédites dans l’histoire du programme : la production cherche activement à renouveler le répertoire au-delà des récurrents « Voilà » de Barbara Pravi ou « Et Bam ! » de Mentissa. Selon Pascal Guix, plus de 200 personnes interviennent sur un tournage.
La demi-finale et la finale : le « direct » sous conditions
Les deux primes en direct se tiennent au Studio 217 des Studios de France, à La Plaine Saint-Denis également, avec une seizaine de caméras en direct contre treize à quatorze sur les Blinds. En saison 14, Jean-Louis Aubert avait été intégré en « Super Coach » à la demi-finale. TF1 Pro communique sur « la grande finale en direct avec des invités prestigieux ». Aucune source française fiable ne contredit cette présentation pour les finales adultes standard des saisons 13, 14 et 15.
Mais le format français a déjà admis deux fois publiquement de préenregistrer une finale.
Premier précédent : The Voice All Stars (édition adultes), à l’automne 2021. La finale du 23 octobre 2021 a été enregistrée la veille, le vendredi 22 octobre, « en partie » et « dans les conditions du direct ». TF1 a confirmé l’arrangement au Parisien, repris par Chartsinfrance. Raison invoquée : Mika avait un concert symphonique à la Philharmonie de Paris le samedi soir. Le découpage : prestations finales des candidats préenregistrées le vendredi, présentation de Nikos Aliagas, ouverture des votes et annonce du verdict en direct le samedi, Mika en duplex depuis sa loge à la Philharmonie pour le verdict.
Second précédent : The Voice Kids en 2024. La finale a été enregistrée l’après-midi même, « dans les conditions du direct », avec les quatre coachs présents physiquement, puis diffusée le soir à 21h10 ; seule l’annonce des résultats restait en direct. Raison : un concert de Slimane à Bruxelles le même soir.
| Édition | Direct intégral ? | Raison | Source |
|---|---|---|---|
| Finale adulte standard 2024-2025 | Présentée comme intégralement en direct, non démentie | Format historique | TF1 Pro |
| All Stars 2021 | Live to tape assumé (perfs vendredi, verdict samedi) | Concert Mika à la Philharmonie | TF1 via Le Parisien |
| Kids 2024 | Live to tape assumé (perfs après-midi, verdict soir) | Concert Slimane à Bruxelles | Puremédias |
La mécanique de vote est, elle, stable. Trois canaux, standard chez TF1 : SMS surtaxé à 0,99 euro plus prix d’envoi via le prestataire Digital Virgo, appel téléphonique surtaxé, ou vote gratuit via l’application TF1+. Les numéros s’affichent à l’écran pendant l’émission. Le 3 mai 2025, les votes ont été ouverts peu après 21h10 et Nikos Aliagas a annoncé la victoire du trio Il Cello (équipe Florent Pagny) avec 49 % vers 23h20, première victoire d’un groupe dans l’ histoire du programme. À titre de comparaison, NBC documente officiellement, pour la version américaine, que la majorité de la saison est préenregistrée (Blinds, Battles, Knockouts, Playoffs), seuls quelques Live Shows et la finale étant en direct. Aux États-Unis, le vote est plafonné à dix par personne ; en France, aucune limite explicite n’est communiquée.
Pour les finales adultes standard, personne n’a jamais montré la même chose, ni démenti non plus.
La séparation physique entre coachs et talents
Le repère international, ici, c’est le scandale néerlandais. The Voice of Holland, version originale du format, a été suspendu en janvier 2022 par RTL Pays-Bas après la diffusion d’une enquête vidéo qui faisait état de comportements graves sur le programme. Aucune affaire de cette nature n’a touché la version française, et aucune source publique ne permet d’établir un lien causal entre l’épisode néerlandais et les protocoles internes de la production française. Le scandale de 2022 reste toutefois un point de comparaison utile pour mesurer pourquoi les formats internationaux verrouillent ces protocoles.
L’une des règles non négociables du tournage à La Plaine Saint-Denis tient en un mot : aucune rencontre fortuite entre coachs et talents avant le buzz. Tous les candidats partagent une grande salle d’attente collective, surnommée « Le Macumba », distincte des loges des coachs. « Il y a beaucoup de vie. Les talents font des exercices de respiration et de voix. Ça chante. Ça danse. Les coachs ont l’interdiction de s’y rendre », décrit Pascal Guix. Et plus loin : « Il y a des vigiles qui font en sorte que les talents et les coachs ne quittent pas leur zone. »
Le protocole de circulation est millimétré. Une fois les coachs assis sur le plateau, les talents quittent le Macumba pour rejoindre leurs loges, le maquillage, puis la coulisse de scène. À chaque pause technique, retour au Macumba. La règle vaut aussi en hauteur : pas d’oreillette sur les coachs. « [Les coachs] n’ont absolument pas d’oreillette. Ils sont totalement libres », assure Pascal Guix, qui ajoute, plus prosaïquement : « Je n’ai pas le courage d’aller dire à Florent Pagny ce qu’il a à faire ou ne pas faire sur son fauteuil. »
ITV Studios France et ses 200 personnes
ITV Studios France produit The Voice depuis la saison 7, en 2017, après que les droits Talpa aient quitté Shine France à l’issue de la saison 6. Les rôles internes sont stables et publics : Bruno Berbères au casting, Pascal Guix à la direction artistique, Olivier Schultheis à la direction musicale, Tristan Carné à la réalisation.
La saison 15 a traité 65 000 candidatures pour ne retenir que 130 talents en blinds. Le filtre final passe par deux journées marathon où environ 140 talents défilent devant un jury de cinq personnes, composé de représentants de TF1, d’ITV Studios France, d’Universal Music et de l’équipe artistique de production. Cent talents en ressortent retenus, quarante sont écartés et informés une semaine plus tard.
Le choix des chansons obéit à une logique mixte. Le talent propose, la production valide ou redirige si la tessiture ne colle pas. Pascal Guix a confirmé à Puremédias avoir recalé un candidat qui voulait chanter Whitney Houston sans en avoir les moyens vocaux. Pour les Battles, c’est explicitement le coach qui choisit la chanson du duo. L’orchestre dispose d’un répertoire de plus de 300 titres préarrangés.
Combien gagnent l’animateur et les coachs
Sur scène, Nikos Aliagas anime le programme depuis 2012, en continu. Tous les chiffres financiers qui suivent sont des estimations de presse spécialisée, jamais reconfirmées par TF1 ou ITV Studios France. Nikos Aliagas serait payé entre 27 000 et 27 500 euros par émission de The Voice, soit 190 000 à 220 000 euros par an pour ce seul programme. Pour les coachs, Zazie aurait touché environ 600 000 euros pour sa saison précédente puis 400 000 euros pour sa dernière apparition, contre des cachets historiques évoqués entre 800 000 et 900 000 euros ; Mika aurait touché un million d’euros en 2019 puis ce montant divisé par deux ensuite. La tendance lue dans la presse spécialisée est à la baisse régulière des cachets coachs.
Ce que disent d’anciens candidats
Trois témoignages publiés dans la presse donnent une idée de ce que vit un candidat côté scène. La candidate Manon, passée dans l’équipe Jenifer en saison 3 (2014), décrit à AlloCiné un dispositif d’accompagnement assuré par des coachs vocaux non médiatisés : « À The Voice, il y a des faux coachs. Des personnes pas connues et qui sont là pour nous coacher tous les jours. Le vrai coach, on ne le voit qu’une heure dans la semaine. » Elle rapporte également l’attitude prêtée à Florent Pagny à son arrivée dans une équipe : « Moi je suis coach, il n’y a pas d’échange. C’est le travail. » Témoignage à manier avec précaution : il a plus de dix ans, et les méthodes d’accompagnement ont pu évoluer depuis.
En saison 13 (2024), le candidat Orange, éliminé en Cross Battle face à Baptiste Sartoria, confiait à Chartsinfrance : « Je suis soulagé de partir. Je n’avais pas de grandes ambitions dans The Voice. » Il décrivait l’étape des Battles comme « la plus compliquée », et précisait avoir d’abord refusé les castings (« J’étais assez méfiant et peureux ») avant d’accepter.
En saison 7 (2018), les candidats Xam Hurricane et Liv Del Estal avaient été repérés en duo lors des présélections, puis séparés par la production avant les Auditions à l’aveugle pour passer chacun en solo. Tous deux ont rapporté, après leur qualification en direct, un cachet syndical pour les répétitions et les directs, à comparer avec les estimations de cachets coachs évoquées plus haut.
Certains candidats post-The Voice ont bâti des carrières marquantes, d’autres pas du tout. Ce déséquilibre est l’objet d’un article frère sur les trajectoires des finalistes et gagnants des douze premières années du programme, à lire ici : The Voice, douze ans de palmarès.